L’harmonie parfaite : comment l’esprit d’équipe a propulsé le Canada au sommet du patinage de vitesse courte piste

Dans un sport individuel qui comporte des épreuves par équipes, l’équipe canadienne de patinage de vitesse courte piste a trouvé une formule gagnante qui défie les conventions : l’excellence collective comme catalyseur de la réussite personnelle.

La preuve en est éclatante. En novembre dernier, lors de la dernière étape du World Tour ISU de courte piste à Dordrecht, aux Pays-Bas, le Canada a réalisé un exploit historique en balayant tous les globes de cristal disponibles : Courtney Sarault au classement général féminin, William Dandjinou au classement général masculin, et l’équipe canadienne au classement par équipes.

« Si les globes de cristal avaient existé dans les 30 dernières années, je ne suis pas certain qu’on aurait vu ça souvent : gars, filles et équipe », souligne l’entraîneur de l’équipe Marc Gagnon. « C’est quelque chose d’extraordinaire ce que l’équipe canadienne vient de faire. »

Four female short track speed skaters bite gold medals standing on the ice
Rikki Doak, Courtney Sarault, Florence Brunelle et Kim Boutin célèbrent leur médaille d’or au relais féminin du 3 000 m lors des Championnats du monde ISU de patinage de vitesse sur courte piste 2025 (Patinage de vitesse Canada).

Pour comprendre ce succès, il faut d’abord saisir le paradoxe au cœur du patinage de vitesse courte piste. C’est un sport où chaque athlète porte ses propres ambitions, mais où la progression individuelle dépend intrinsèquement de la qualité de l’entourage.

« Je pense que je ne serais pas la moitié de l’athlète que je suis si l’environnement de travail dans lequel j’évolue chaque jour n’était pas aussi bon, confie Sarault. Chaque jour, tout le monde pousse au maximum et donne son 110 %. Quand on est entouré de ça, ça devient simplement la norme. »

Dandjinou abonde dans le même sens : « Ça m’aide à essayer de nouvelles choses avec des patineurs forts chaque jour. C’est une chance, parce que la plupart des autres patineurs olympiques dans d’autres pays n’ont pas cette opportunité de travailler à un niveau aussi élevé que nous, tous les jours. »

Cette dynamique d’entraînement attire même l’attention à l’échelle mondiale.

« On a des demandes de partout dans le monde de gens qui veulent s’entraîner avec eux », révèle Gagnon qui dirige l’équipe canadienne de courte piste depuis 2024. « Ce n’est pas juste parce qu’on est la meilleure équipe au monde actuellement, c’est aussi parce qu’on s’entraîne dans un bassin de patineurs intéressant qui comprennent qu’on pousse tous vers le haut. »

L’entraîneur Marc Gagnon applaudit lors de la tournée mondiale ISU de patinage de vitesse sur courte piste à Montréal, le 12 octobre 2005 (Antoine Saito/Patinage de vitesse Canada).

Pour Sarault, cette saison victorieuse représente l’aboutissement d’un long parcours marqué par les épreuves.

« L’été d’avant, j’avais manqué des périodes d’entraînement à cause d’une commotion cérébrale et de problèmes de santé », explique l’athlète originaire de Moncton, au Nouveau-Brunswick. « Cette fois, j’ai enfin eu un été complet d’entraînement vraiment bénéfique. Je sentais que je devenais beaucoup plus forte. »

Cette transformation s’est accompagnée d’une évolution sur le plan mental. Sarault parle avec émotion de la relation de confiance développée avec son entraîneur.

« Il m’a fait confiance et nous avons bâti un programme qui me convenait vraiment bien, confie la jeune femme de 25 ans. La confiance que j’avais en lui et qu’il avait en moi m’a donné beaucoup de confiance et de motivation. Ça donnait l’impression qu’on travaillait en harmonie pour réaliser mon rêve. »

Son approche mentale explique aussi son ascension.

« J’adore travailler dur, révèle Sarault. Je ne vois pas ça comme de la douleur ou quelque chose de difficile. J’adore voir jusqu’où mon corps peut aller et tester mes limites. Je pense que c’est ce qui me rend peut-être si performante : la douleur ne me fait pas reculer. »

La Canadienne Courtney Sarault célèbre sa victoire lors de la finale A du 500 m féminin à l’étape de Dordrecht de la tournée mondiale ISU de patinage de vitesse sur courte piste, présentée à l’Optisport Sportboulevard, le 30 novembre 2025, à Dordrecht, aux Pays-Bas. (Photo : Christian Kaspar-Bartke – Union internationale de patinage/Union internationale de patinage via Getty Images)

La nouvelle détentrice du globe de cristal chez les femmes fait également preuve de maturité dans sa façon d’apprécier ses succès.

« Parfois, j’accomplis une chose et mon esprit passe déjà au prochain défi », de dire celle qui s’est imposée à cinq reprises lors de la saison 2025-26. « Avec la dernière saison qui n’a pas été aussi bonne, j’essaie vraiment de m’assurer que je suis fière de moi et que je reconnais mes accomplissements. C’est vraiment spécial, et c’est quelque chose qui ne me sera jamais enlevé. Je peux dire pour toujours qu’à un moment de ma carrière, j’étais numéro une au monde. »

Du côté masculin, Dandjinou a prouvé que son titre de l’année précédente n’était pas un coup de chance. Sa recette ?

« Rester constant, croit le patineur de 24 ans. J’ai développé une bonne routine au cours des deux dernières années. C’était une question d’avoir confiance en mes capacités, confiance en notre programme d’entraînement, et de rester concentré sur ma routine. »

Kim Boutin, quadruple médaillée olympique, observe cette dynamique avec admiration.

« C’est inspirant », dit celle qui a décroché 17 médailles aux championnats du monde dans sa carrière. « Peu importe quel athlète se trouve sur la ligne de départ, on a des chances de médailles. C’est sûr qu’à l’interne, ça amène de la compétition, mais je pense que c’est une compétition qui est saine et il y a quelque chose de beau dans ça. »

William Dandjinou in black skin suit with maple leaf on chest flaps his arms out wide
Le Canadien William Dandjinou célèbre sa victoire après avoir franchi la ligne d’arrivée en première position au 500 m lors de l’épreuve de la tournée mondiale ISU de patinage de vitesse sur courte piste à Montréal, le samedi 18 octobre 2025. LA PRESSE CANADIENNE/Christopher Katsarov

Derrière ces succès se cache la vision de Gagnon, qui comprend les subtilités du courte piste.

« Tout est stratégique en courte piste », croit celui qui a remporté cinq médailles olympiques, dont trois d’or, au cours de sa carrière. « Le positionnement dans une course, l’économie d’énergie qu’on peut avoir quand on est deuxième ou troisième dans un peloton. C’est la même chose qu’en Formule 1 avec l’effet de « sling shot ». »

Ce qui rend son approche unique, c’est sa capacité à personnaliser la stratégie.

« C’est vraiment individuel à chaque personne, est d’avis Gagnon. Pour William, être plus en avant, c’est moins grave parce qu’il a la capacité de le faire. Pour d’autres, ça va être pertinent d’économiser un peu plus d’énergie. »

Et c’est là que la notion d’équipe devient cruciale.

« On doit développer ça à l’entraînement, affirme Gagnon. S’il n’y a personne avec qui le pratiquer, si tout le monde est fermé et veut faire juste sa petite chose, personne ne va s’améliorer. »

Pour Gagnon, la fierté vient de l’engagement quotidien.

« Je suis fier parce qu’à tous les jours, ces jeunes-là se présentent pour se défoncer », explique l’ex-athlète médaillé à 29 reprises au Championnats du monde. « On est reconnu comme la meilleure équipe au monde depuis des années, on a toujours la pression sur nous. Les jeunes ne peuvent pas relâcher parce que si tu relâches, d’autres vont venir prendre ta place. »

Alors que l’équipe se prépare pour les Jeux olympiques d’hiver de Milano Cortina 2026, les globes de cristal prennent une signification particulière.

« William et Courtney en ont vraiment profité, mais ils ne peuvent même pas prendre un moment pour le savourer parce qu’ils doivent continuer à s’entraîner pour les Jeux », reconnaît Gagnon.

Courtney Sarault and William Dandjinou dressed in red and black jackets hold crystal globe trophies
Courtney Sarault et William Dandjinou, tous deux du Canada, posent pour une photo avec le trophée ISU Crystal Globe après la cérémonie de l’étape de Dordrecht de la tournée mondiale ISU de patinage de vitesse sur courte piste, à l’Optisport Sportboulevard, le 30 novembre 2025 à Dordrecht, aux Pays-Bas. (Photo : Christian Kaspar-Bartke – Union internationale de patinage/Union internationale de patinage via Getty Images)

Pour Dandjinou, qui se rend à ses premiers Jeux en tant que double champion du World Tour, la pression est réelle.

« Ça ajoute de la pression, mais c’est quand même du statu quo dans le sens où je n’ai encore rien gagné au niveau olympique », analyse celui qui est originaire de Sherbrooke. Le moment de vérité ? « Une fois que je serai dans le village, je pense que ça va être genre… Wow ! Il se peut que je pleure. »

Sarault partage ce sentiment.

« Je ne le réalise pas encore, concède-t-elle. Je pense que le moment où je le réaliserai pleinement, ce sera quand je monterai dans l’avion. »

Kim Boutin, qui vivra ses troisièmes Jeux, apporte une perspective différente.

« Je suis excitée, j’ai hâte », affirme celle qui, à 31 ans, en sera à ses troisième Jeux. « Ça va être plaisant avec des spectateurs dans les estrades. »

Gagnon insiste : ces globes individuels sont des victoires collectives.

« William et Courtney sont ce qu’ils sont parce que l’équipe est là aussi, rappelle-t-il. C’est grâce à toute l’équipe autour d’eux, avec qui ils s’entraînent, avec qui ils échangent. Ce sont vraiment trois victoires d’équipe, même si ce sont deux individus qui l’ont gagné. »

Cette reconnaissance mutuelle, cette compréhension que l’excellence individuelle naît de l’engagement collectif, voilà le véritable secret du succès canadien. Alors que l’équipe se prépare à affronter le monde sur la scène olympique, elle le fait forte d’une conviction : ensemble, ils sont plus que la somme de leurs parties.

Les globes de cristal brillent dans la vitrine, témoins d’une saison extraordinaire. Mais pour ces athlètes, ils représentent la preuve que lorsque l’excellence individuelle et l’esprit d’équipe convergent, la magie opère.Et le meilleur reste peut-être à venir.