(Balazs Czagany/MTI via AP)
(Balazs Czagany/MTI via AP)

Justina Di Stasio et Ana Godinez-Gonzalez expliquent en quoi la lutte est accessible à tous et leur permet de se surpasser

Dans un sport qu’on décrit souvent comme nécessitant beaucoup d’intensité et d’agressivité, les liens qui existent entre les lutteuses d’Équipe Canada Justina Di Stasio et Ana Godinez Gonzalez se caractérisent avant tout par l’amitié et le respect.  

Tout au long d’une entrevue, la lutteuse aguerrie qu’est Di Stasio n’a pas tari d’éloges à l’endroit de l’athlète de 23 ans Godinez-Gonzalez et de sa progression rapide dans son sport. De son côté, Godinez-Gonzalez a parlé avec affection de Di Stasio, qu’elle surnomme « Juice » et qu’elle qualifie de « maman » de l’équipe en expliquant qu’elle lui impose une bonne discipline, ainsi qu’à sa soeur Karla, avant les compétitions d’importance.

Il y a aussi plusieurs idées fausses sur la lutte que les deux coéquipières veulent déboulonner — elles cherchent ainsi à répondre à ceux qui pensent que ce n’est pas une activité sociale ni un sport qui peut se pratiquer de façon décontractée, que ce n’est pas inclusif pour les athlètes de différentes tailles, et que ce n’est pas le meilleur des sports pour les femmes.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, apprenons à mieux connaître Justina Di Stasio et Ana Godinez-Gonzalez ?

Justina a du « jus »

Di Stasio est une lutteuse accomplie. L’athlète de 30 ans a une longue liste de réalisations à son actif, incluant l’or aux derniers Jeux panaméricains en 2019 ainsi qu’aux Jeux du Commonwealth en 2022. En 2018, elle a été couronnée championne du monde. 

Même si elle est bien connue à l’échelle internationale, Di Stasio n’a pas encore réussi à obtenir une place dans l’équipe canadienne olympique. Le pays peut seulement déléguer une lutteuse par catégorie de poids et Di Stasios’est inclinée deux fois en qualification nationale devant Erica Wiebe – qui a éventuellement remporté la médaille d’or olympique à Rio 2016.

Le fait de ne pas avoir encore participé aux Jeux olympiques n’a fait qu’augmenter le niveau de détermination et de résilience de Di Stasio. Elle dit aussi avoir développé la capacité de regarder les choses dans leur ensemble, au-delà de ses matchs de lutte.

Justina Di Stasio la main dans les airs à la fin du combat.
Justina Di Stasio remporte l’or dans la catégorie des 72 kg lors des Championnats du monde de lutte 2018 à Budapest, en Hongrie. Photo : @wrestling/Twitter

« Je pense souvent à la possibilité éventuelle d’un échec, explique-t-elle. J’ai perdu deux fois aux essais olympiques. Jamais je ne me suis sentie aussi mal dans ma vie que ces deux fois-là. Toutefois, après mon premier échec, j’ai commencé à étudier pour devenir enseignante et j’ai commencé à remporter des médailles aux Championnats du monde. Ensuite, la deuxième fois, j’ai obtenu un emploi, j’ai fait la rencontre de amoureux — toutes des occasions que je n’aurais peut-être pas eues si j’étais allée aux Jeux olympiques. »

Maintenant que Wiebe est à la retraite, Di Stasio cherche à garder un bon équilibre de vie, elle qui fait de la suppléance comme enseignante tout en s’entraînant plus fort que jamais. Elle sait maintenant que peu importe ce qui arrivera, elle ira bien.

Di Stasio a aussi appris à se sentir à l’aise en tant que représentante de ses racines italiennes et cries. Dans une entrevue précédente, elle avait reconnu qu’elle hésitait à parler des questions autochtones parce qu’elle a un nom de famille italien. 

Maintenant, elle estime que si « les gens que je rencontre apprennent que je suis une Crie et que ça permet de jeter un regard positif là-dessus, c’est formidable. Si je peux avoir un effet positif ou une influence au travers n’importe quelle des lentilles qu’une personne veut utiliser pour porter un regard sur moi, c’est une bonne chose. »

Le parcours de Godinez-Gonzalez

Godinez-Gonzalez est arrivée un peu tardivement à la lutte. Tandis que Di Stasio a commencé à pratiquer ce sport à l’âge de 12 ans, elle n’a commencé ce sport qu’en 11e année à l’école, malgré le fait que sa soeur aînée (qui se dirigeait vers les arts martiaux mixtes) l’encourageait, ainsi que leur soeur Karla, à s’y essayer.

« J’étais comme, ‘quel sport bizarre… pourquoi portent-elles ces choses-là?’, a lancé Godinez-Gonzalez en riant. Je lui ai dit: ‘Pas question que je porte ça!’ »

Ce qui a éventuellement convaincu Godinez-Gonzalez d’essayer la lutte, c’est quand elle a réalisé que ce sport pourrait s’avérer une bonne activité d’appoint pour améliorer son niveau de jeu au rugby. Elle a vite constaté qu’elle aimait plusieurs aspects de ce sport individuel.

« Au rugby, je me fâchais tellement quand des filles n’étaient pas assez compétitives et marchaient au lieu de courir vers le ballon. Dans un tournoi, j’ai même pleuré parce que j’avais l’impression que ces filles n’essayaient pas assez, ou qu’elles ne se souciaient pas des succès de l’équipe autant que moi, a-t-elle raconté en riant de nouveau. À la lutte cependant, c’était formidable de voir ce que je pouvais retirer de tous les efforts que j’investissais. »

Godinez-Gonzalez s’est fait remarquer pour la première fois en 2019, quand on lui a enfin donné l’occasion de représenter le Canada. Sa famille avait quitté le Mexique pendant son enfance afin d’échapper à des conditions dangereuses.

Elle indique que la décision de porter les couleurs du Canada a été facile à prendre pour Karla et elle: « Nous avons appris la lutte au Canada, nous nous entraînons au Canada — c’était tout naturel. »

Ana Godinez-Gonzalez
Ana Godinez-Gonzalez

Étant donné que Godinez-Gonzalez n’avait pu disputer les championnats nationaux avant d’obtenir sa citoyenneté, les gens ont généralement réagi avec surprise à son arrivée sur la scène de la lutte. Comme l’a raconté Di Stasio, on se disait « un instant — qui est cette fille au juste? »

Depuis, Godinez-Gonzalez a accumulé une vaste collection de médailles décrochées à l’échelle internationale, notamment l’or et le bronze aux Championnats du monde U23 en 2021 et 2022, respectivement, l’argent aux Jeux du Commonwealth de 2022 et l’or aux Championnats panaméricains de 2023. 

Sa soeur Karla fait aussi partie de l’équipe nationale. Les deux soeurs ont gardé leurs réflexes aiguisés durant la pandémie en luttant l’une contre l’autre durant les périodes où les centres d’entraînement étaient fermés, en dépit du fait qu’elles combattent dans des catégories de poids différentes.

Ce que tout le monde doit savoir sur la lutte

Quand on leur a demandé quel(s) aspect(s) de la lutte elles aimeraient que les gens connaissent mieux, Di Stasio a abordé plusieurs éléments qu’elle considère comme des idées fausses.

« La lutte est très inclusive pour les gens de différentes tailles quand tu es plus jeune, explique-t-elle. Je suis à 175 livres en ce moment et je peux faire partie d’une équipe avec une coéquipière de 101 livres parce que le sport est conçu de façon à être sécuritaire pour nous deux. Je trouve que j’ai été avantagée par ma plus grande taille dans d’autres sports, mais à la lutte, c’est inclusif pour les plus petits athlètes et aussi pour les plus athlètes plus costauds. »

L’inclusion au chapitre de la taille n’est pas nécessairement la première chose qui vient en tête du grand public quand il s’agit des sports fondés sur des catégories de poids, ce qui, à l’instar des sports artistiques et d’endurance, leur donne une réputation d’être des sports qui ne sont pas très sains en termes de régime alimentaire et de problèmes d’image corporelle puisque les athlètes essaient de concourir dans la catégorie de poids la plus basse possible. Sauf que selon Di Stasio et Godinez-Gonzalez, la lutte est en voie de changer, si bien qu’une part importante du problème se situe maintenant au niveau de la pression que la société en général met sur les épaules des femmes pour qu’elles soient minces.

Di Stasio a dit avoir elle-même vécu ça au moment de son développement comme athlète: « Je me demandais toujours comment faire pour devenir plus légère. Je ne me demandais pas comment faire pour m’assurer de bien m’alimenter pour être la plus forte possible. »

Justine Di Stasio lors d'un combat.
Justine Di Stasio (en rouge) de Coquitlam, en Colombie-Britannique, a remporté la médaille d’argent lors de la finale de la lutte libre, catégorie 75 kg, aux Jeux panaméricains de Toronto 2015, à Mississauga, en Ontario, le vendredi 17 juillet 2015. Photo de Mike Ridewood/COC.

Elle affirme qu’à l’école secondaire, bien qu’elle tenait mordicus à réduire son poids le plus possible, son entraîneur l’a encouragée à ne pas mettre d’efforts là-dessus. Ce qui illustrait du même coup l’importance pour les athlètes d’avoir les bonnes personnes dans leur entourage. Maintenant, Di Stasio désire transmettre un message tout simple aux jeunes lutteuses: luttez à votre poids naturel et essayer de devenir la plus forte possible à ce poids-là.

Bien que Di Stasio et Godinez-Gonzalez reconnaissent que ce message ne s’applique pas nécessairement juste aux femmes, elles admettent qu’il y a des stéréotypes plus généraux qui peuvent compliquer la tâche des femmes qui pratiquent la lutte.

« Je dirais tout simplement ceci: c’est plaisant d’avoir des muscles. C’est plaisant d’avoir du cran, de travailler fort et de soulever des poids plus lourds que la plupart des gars au gymnase. Tu ne seras pas moins féminine pour autant », a souligné Di Stasio.

Un autre stéréotype qu’on retrouve à la lutte, c’est celui qu’il faille absolument prendre ce sport très au sérieux ainsi que faire preuve d’intensité et d’agressivité.

« Comme pour tous les sports, on peut le faire pour socialiser ou dans un but récréatif », remarque Godinez-Gonzalez. Elle indique que certaines participantes qui pratiquent la lutte de façon plus décontractée peuvent représenter une valeur ajoutée pour les athlètes de compétition en tant que partenaires d’entraînement, puisque c’est une bonne chose d’affronter un bon mélange de partenaires d’entraînement. Godinez-Gonzalez et sa soeur, par exemple, se connaissent tellement bien que ça rend parfois les séances d’entraînement un peu trop prévisibles.

Godinez-Gonzalez cherche encore à trouver le bon équilibre entre l’intensité, la compétitivité et le plaisir. Bien qu’elle ait la réputation de tout donner dans les entraînements, elle a fini par réaliser qu’elle donne ses meilleures performances quand elle cherche aussi à tout simplement avoir du plaisir.

« Quand je m’impose de la pression et que je commence à penser des choses comme, ‘il faut absolument que je gagne ce match’, je ne performe pas bien, dit-elle. Je dirais donc que le conseil que j’aurais à donner, ce serait de travailler fort, mais sans se prendre trop au sérieux. »

Di Stasio est d’accord pour dire elle aussi qu’il est important d’avoir du plaisir. À ses yeux, la lutte, de même que le sport en général, peut aider une personne à développer son côté émotif. « Je pense que le sport est un espace où tu peux apprendre à être émotive et travailler fort pour gérer tes émotions. C’est correct d’être émotive, mais ce n’est pas correct d’être grossière ni de donner des coups de poing dans le mur. »

Ce qui s’est vient

Les lutteurs et lutteuses d’Équipe Canada auront un horaire chargé dans les prochains mois. Ils vont disputer les Championnats du monde de lutte de l’UWW du 16 au 24 septembre à Belgrade, en Serbie, où les premières places de quota olympique en vue des Jeux de  Paris 2024 seront à l’enjeu.

Le plan consiste à s’entraîner jusqu’aux Jeux panaméricains, qui auront lieu du 20 octobre au 5 novembre à Santiago, au Chili. Puis, leur attention se tournera vers les essais de l’équipe canadienne en décembre.

Les clés du succès

Quand on leur a demandé d’y aller d’une dernière réflexion, Di Stasio a offert ce conseil aux athlètes de tous les niveaux et de tous les sports : entourez-vous de gens qui sont un peu meilleurs que vous et ils vont constamment vous pousser à rehausser votre niveau de performance.

« Ana me bat à l’entraînement et ensuite elle m’aide à me remettre sur pied sur le tapis, souligne Di Stasio. Elle lève des poids aussi lourds que moi — ce qui m’énerve parce que je suis deux, trois catégories de poids en haut d’elle — mais ensuite, ça me motive à travailler plus fort pour que j’arrive à avoir le même niveau d’énergie qu’elle. Tu n’as pas besoin d’être nécessairement la meilleure dans ton groupe pour exceller quand tu performes. »

Godinez-Gonzalez a lâché un rire un peu incrédule quand elle a entendu la description que faisait d’elle sa coéquipière, une athlète aguerrie qu’elle admire beaucoup. Il faut toutefois dire que les deux athlètes ont réussi à faire rire l’autre tout au long de l’entrevue.

Alors peut-être que la clé n’est pas seulement de s’entourer de gens qui sont meilleurs que soi, mais aussi de cultiver des amitiés sincères.

Quel est la suite ?

Di Stasio et Godinez-Gonzalez participeront au tournoi de qualification olympique panaméricain à Acapulco, au Mexique, du 28 février au 1er mars. Il y a deux places de quota de qualification olympique disponibles dans chacune des catégories de poids.