ÉCRIT PAR MICHAEL FARBER
PHOTOS PAR JOHN KEALEY

Au deuxième étage de la résidence de Stephanie Labbé située dans le sud-ouest de Calgary, au fond d’une pièce-penderie qui est quasiment assez vaste pour qu’on puisse y tirer un tir de pénalité, un élégant coffret de bois dans le tiroir du haut d’un classeur noir entrepose une médaille de bronze des Jeux olympiques de 2016 à Rio. 85 millimètres de diamètre.

Labbé avait adoré cette médaille pendant un certain temps.

« Cette médaille-là était le symbole des hauts et des bas, de mon parcours, de la joueuse de soccer de 10 ans qui est devenue la gagnante d’une médaille olympique, affirme Labbé. La médaille était le symbole des leçons apprises et de mon évolution. C’était pour ça que j’avais fait tout ce travail. »

Puis la vie s’est mise en travers de son chemin, et a laissé une marque indélébile qui l’a transformée.

Elle n’avait pas le blues post-olympique que vivent communément les athlètes après les Jeux. Sa tristesse était plus étrange, plus profonde. Elle avait l’impression que les gens qui la félicitaient s’intéressaient plus à l’objet inanimé de 500 grammes en bronze qu’à la femme en chair en os qui avait sué et saigné pour l’obtenir.

« Autour de chez moi, on me présentait en disant, ‘La médaillée de bronze olympique Stephanie Labbé’ et non pas, ‘Stephanie Labbé, qui a remporté une médaille de bronze’, explique-t-elle. L’histoire que je me racontais à ce moment-là, c’est que ça n’avait aucune importance. Je remettais en question ma valeur en tant que personne. »

Ce n’était pas Labbé qui portait sa médaille. C’était l’inverse.

Quand vous inversez l’histoire de votre propre vie, le bronze peut avoir une apparence de métal sali sous un mauvais éclairage.

Stephanie Labbé montre sa médaille de bronze gagnée à l'épreuve du soccer féminin aux Jeux olympiques de Rio en 2016. (Photo: COC)

Labbé est gardienne de but. Elle bâtit des murs sur le terrain, quand elle place ses coéquipières afin que l’équipe puisse mieux se défendre contre un coup franc. Alors que s’effilochaient certains fils conducteurs de sa vie – une rupture sentimentale et une rétrogradation au sein de son club professionnel, elle construisait un autre mur. À force d’y aller d’une pensée nuisible après l’autre, Labbé s’emmurait. Elle est assez grande pour une gardienne – 5 pieds 9 1/2 pouces – mais même en se mettant sur la pointe des pieds, elle ne pouvait pas voir par-dessus le muret de la dépression.

Voici l’histoire de la façon dont le mur autour de Labbé s’est écroulé.

Il n’y a pas d’approche universelle pour traiter la dépression. Labbé était très consciente des éléments déclencheurs qu’elle avait en elle et elle a eu recours aux discussions, au yoga, à la nature, à un chiot nommé Rio, à une nouvelle idylle amoureuse et à un réseau de soutien bien élaboré.

« (Le retour de Stephanie) ne s’explique pas par la puissance des choix… mais plutôt par la puissance de la résilience, souligne Catherine de Beaudrap, une amie proche de Labbé depuis qu’elles fréquentaient toutes deux l’école secondaire à Spruce Grove, en Alberta. « Elle a toujours une idée de la personne qu’elle est et de la personne qu’elle veut être. Je ne crois pas qu’elle n’ait jamais perdu ça. Quand vous enleviez la joueuse de soccer, quand vous enleviez toutes les étiquettes que les gens lui donnaient, elle accordait quand même beaucoup de valeur aux personnes avec lesquelles elle entretenait ses liens les plus étroits. C’est ça qui lui a permis de persévérer dans ses moments les plus sombres. »

Labbé avait ressenti les froides griffes de l’anxiété et de la dépression auparavant, là aussi pendant une année olympique.

À 20 ans, elle avait été retenue au sein de l’équipe de 2008 en tant que remplaçante et elle espérait qu’on lui confierait le filet aux Jeux de 2012 à Londres. Toutefois, quand les préparatifs en vue des Jeux de 2012 ont commencé, Labbé est restée coincée derrière les gardiennes d’expérience Karina LeBlanc et Erin McLeod.

« Je me demandais pourquoi les entraîneurs ne m’appréciaient pas plus, pourquoi ils ne m’aimaient pas ? », affirme-t-elle.

Un petit nuage orageux la suivait partout. Elle s’est mise à se plaindre. Elle trouvait des excuses. Elle se cachait dans sa chambre. Elle était tellement tourmentée par des choses qu’elle ne pouvait pas contrôler qu’elle ne parvenait plus à se concentrer sur les éléments qu’elle aurait pu contrôler. Après le tournoi féminin de la Coupe de Chypre au mois de février, Labbé a décidé de quitter l’équipe nationale et de jouer seulement pour son club à Örebro, en Suède.

Stephanie Labbé attache ses gants de gardienne de but. (Photo: COC)

Stephanie Labbé s'entraine avec un ballon médicinal à 'institut national du sport de l'Alberta. (Photo: COC).

« Je n’étais ni heureuse ni en santé, raconte Labbé. Je pleurais tous les jours, je m’isolais – c’est à Chypre que tout ça m’a frappé de plein fouet. J’ai dû me prendre en main, m’éloigner avant que ça s’aggrave. Je ne me suis jamais dit que je souffrais de dépression ou d’anxiété. Ce ne sont pas des mots que j’aurais utilisés à cette époque-là. Par contre, j’ai appris qu’un des signes dans mon cas, c’est quand je cherche à m’éloigner des gens. C’est ce que je faisais. »

Elle a éventuellement communiqué avec de Beaudrap qui, s’avère-t-il, composait aussi avec la dépression. De Beaudrap, qui a joué au hockey à l’Université St Thomas à Fredericton, souffrait de ce qu’on allait éventuellement diagnostiquer comme étant un syndrome post-commotion cérébrale. Elles ont formé un groupe de soutien… composé de deux personnes.

« On pouvait voir qu’elle cherchait à se soustraire aux autres, note de Beaudrap. On pouvait sentir l’angoisse. On pouvait voir le sourire forcé quand elle était en public, quand nous allions prendre un café. »

« Tu crois toujours que tu es seule, affirme Labbé. Tu as l’impression que personne ne pourra comprendre ce que tu vis. J’ai vu les réactions quand je me suis confiée, parce que les gens souffrent à leur manière. Parfois, juste un mot dans ton histoire suffit pour créer un lien. Je pense que si nous avions été au courant de la situation de l’autre dès le départ, nous aurions pu nous aider l’une l’autre encore plus. Ce que j’ai eu en m’ouvrant, c’est du soutien, de l’amour et de l’empathie. »

La guérison de Labbé a été rendue possible par les choix conscients qu’elle a faits, comme sortir de la maison et sortir de sa tête. Au mois d’août, elle a pris un vol en direction de Londres pour aller y regarder le Canada disputer une nulle de 2-2 dans un match du tournoi olympique qui l’opposait à la Suède qui alignait plusieurs coéquipières de son club.

« J’ai regardé jouer toutes mes meilleures amies, souligne Labbé. Ç’a été une leçon d’humilité. Tu n’es pas au-dessus des autres. Tu n’es pas l’élue de l’équipe. » Elle n’est pas restée pour assister à l’étonnante victoire du Canada contre la France dans le match pour la médaille de bronze. Cette victoire-là appartenait à d’autres. « Ça n’aurait pas été une étape le long d’un parcours plaisant. »

Quelques mois plus tard, elle se sentait prête. Elle a appelé John Herdman, qui était alors l’entraîneur de l’équipe nationale féminine, et elle lui a demandé si elle pouvait revenir. Une année après être partie, Labbé a pris un vol pour aller rejoindre l’équipe au tournoi de Chypre et elle n’avait qu’une seule idée en tête, celle d’être une excellente gardienne ainsi qu’une bonne coéquipière.

Elle s’est encore une fois retrouvée au bas de l’échelle. Labbé allait se voir confier le filet seulement quand LeBlanc prendrait sa retraite internationale en 2015 et après que McLeod a subi une déchirure au ligament croisé antérieur pour la troisième fois au printemps 2016. McLeod était devant le filet quand le Canada a remporté sa première médaille olympique au soccer à Londres. Le tour de Labbé est venu à Rio. Elle y a disputé les meilleurs matchs de sa carrière, elle a obtenu une médaille, puis elle est revenue le cœur léger avec le Spirit de Washington, en espérant se servir des Jeux olympiques comme tremplin vers un championnat de la NWSL.

À son grand désarroi, Labbé a vite réalisé que l’effervescence olympique aux États-Unis s’était dissipée à l’instant même où l’équipe américaine s’est inclinée en fusillade contre la Suède en quarts de finale.

« Il y avait une petite affiche à l’entrée du vestiaire qui disait, ‘Félicitations aux Canadiennes’, mais c’était à peu près tout », se souvient la défenseure centrale Shelina Zadorsky qui, avec Labbé et Diana Matheson, une joueuse d’expérience au milieu du terrain, s’alignait avec le Spirit. « Ça n’a pas été la plus grosse des réceptions de retour à la maison. »

Il y a eu un signe plus inquiétant encore pour Labbé. Durant son absence, Kelsey Wys s’était emparée du poste de gardienne titulaire, une promotion qui a fini par s’avérer permanente.

« Durant ces cinq à six dernières semaines de la saison, je me suis effondrée », affirme Labbé, qui vivait aussi une autre rupture sentimentale. La dépression de 2012 est revenue, avec plus de vigueur encore. Encore une fois, elle s’est bâti son petit mur personnel. Elle a encore perdu toute motivation à s’entraîner.

« On ne lui a pas donné sa chance de regagner son poste et Steph s’est tue, dit Zadorsky. C’étaient les montagnes russes pour elle au point de vue émotif, du sommet à Rio jusqu’à la situation à Washington. Il y a eu des larmes de versées, c’est sûr. »

Le seul petit rayon de soleil qu’il y avait dans sa vie était son histoire d’amour naissante avec Georgia Simmerling, une cycliste canadienne qu’elle avait rencontrée à l’occasion de la cérémonie de clôture des Jeux de Rio. Durant l’hiver 2016-2017, Labbé a rendu visite à Simmerling à Vancouver, ce qui lui a remonté le moral. Elle a recommencé à faire du yoga, qui avait longtemps été une de ses activités routinières, et faisait des marches avec son nouveau chiot. Labbé a réprimé sa dépression au camp de l’équipe nationale au mois de janvier, mais elle redoutait le moment où elle allait devoir prendre la route en mars, quitter Edmonton pour se rendre à Washington. Le Spirit était empêtré dans une épaisse dysfonction avec de nombreuses questions non résolues qui demeuraient entre elle et l’entraîneur du Spirit à l’époque Jim Gabarra. Celui-ci avait refusé d’échanger Labbé parce que Wys avait subi une déchirure du ligament croisé antérieur au mois de novembre, pendant qu’elle jouait en Australie.

Stephanie Labbé, Geogia Simmerling et Rio le chien. (Photo: COC)

Stephanie Labbé et Georgia Simmerling s'échangent un baisé. (Photo: COC)

Labbé reconnaît maintenant qu’elle ne s’est jamais tout à fait remise de ce voyage qui a ébranlé son âme. Son entraîneur et elle étaient en désaccord sur certaines choses au plan tactique – une des forces de Labbé comme gardienne, c’est de mettre le ballon au sol et d’amorcer la construction du jeu; mais son entraîneur préférait les jeux directs et moins risqués. Quand elle posait des questions dans les réunions, on percevait cela non pas comme un geste ayant pour but de recueillir de l’information, mais plutôt comme de l’insubordination. Labbé était déprimée et abattue par ce qu’il qualifie de « violence psychologique constante » de la part de son entraîneur. Au mois d’août 2017, elle a abordé le sujet de sa santé mentale dans un article qui a été publié par le quotidien USA Today. Un mois plus tard, Gabarra l’a prise à part après un entraînement.

« Il a dit que le personnel d’entraîneurs pensait que l’équipe ne jouait pas pour moi, qu’elles ne voulaient pas gagner pour moi, dit Labbé. La dispute était risible, selon Zadorwsky, qui a vanté le jeu de Labbé et sa valeur comme coéquipière. Toutefois, la blessure était profonde. « Comme on peut l’imaginer, j’ai mal pris les propos de l’entraîneur, raconte la gardienne de but. Mon amour-propre m’avait été enlevé. Je me suis effondrée dans le stationnement. J’ai complètement perdu le contrôle. J’étais si éloignée de qui j’étais, c’était comme si je n’étais même pas dans mon propre corps. »

« Ç’a été un dur coup, indique Simmerling. Un gros coup de poing dans son estime de soi. »

Quelques jours plus tard, le Spirit lui accordait un congé de maladie.

Malheureusement – ou peut-être faudrait-il plutôt dire heureusement –, Labbé se retrouvait en terrain connu. Elle savait comment suivre les petits cailloux qui lui permettraient de rebrousser chemin et de retrouver la meilleure version d’elle. « Je sais ce dont j’ai besoin, dit-elle. Le plus difficile, c’est de le faire. »

Elle a commencé par aller faire du camping avec sa famille à Jasper, dans le cadre d’un retour à la nature. Du yoga. De la méditation. Elle a amorcé un dialogue intérieur, elle se faisait des discours d’encouragement. Elle s’appuyait sur Simmerling, sur ses parents – Bev et Gerry, son frère Kevin –, ses autres amies. Elle a recommencé à fréquenter le monde extérieur, y compris celui du soccer, et elle est retournée jouer en Suède avec Linköping. Et elle s’est mise à parler ouvertement de la dépression.

Stephanie Labbé médite près d'un lac en banlieue de Calgary.(Photo: COC)

Stephanie Labbé profite d'une sortie de course.(Photo: COC)

« Pour moi, la clé c’est la discussion », affirme Labbé qui, en 2019, jouera à nouveau dans la NWSL et portera le maillot d’Équipe Canada qui se prépare pour une participation à la Coupe du monde de soccer féminin de la FIFA cet été. « Avant de commencer, je ne savais pas trop quoi dire.

Maintenant, je réalise que ça va être une lutte constante. Je reconnais les éléments déclencheurs. Je sais aussi que mon histoire peut toucher les gens. Au début, je pensais qu’il y aurait peut-être quelques joueuses de soccer qui comprendraient, mais ç’a été beaucoup plus de gens que ça.  

« L’héritage que je veux laisser, une des choses à laquelle je reviens toujours, c’est d’être authentique. En parlant, en étant vraie, je montre que tout le monde a différents parcours, que chacun emprunte son propre chemin pour devenir la personne qu’elle est. » Elle s’arrête un moment. « J’ai le sentiment que c’est ma raison d’être. »

En novembre, Labbé, qui a 32 ans, a sorti sa médaille du classeur. Elle est allée à Spruce Grove pour donner une conférence intitulée « La mentalité de professionnelle ».

Soixante personnes l’attendaient. Des joueuses de soccer, oui, mais il y avait une nageuse, une skieuse, une adepte de cheerleading et de nombreux entraîneurs dans la salle. Pendant deux heures, Labbé a parlé de l’importance de la pleine conscience, de la visualisation et d’établir des objectifs. Elle a aussi montré l’objet de 500 grammes, sa belle médaille de bronze.

« Quelque chose a changé, dit-elle. Maintenant, je vois tellement d’aspects positifs à cette médaille. Tu vois les sourires sur les visages des enfants. ‘Je peux la tenir ?’ Tu peux vraiment sentir l’effet d’une médaille olympique. »

Quand il est bien éclairé, le bronze peut aussi ressembler à de l’or.

À VOIR : Reportage de TSN sur Stephanie Labbé intitulé « One heavy medal »

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