Qui est le roi de l’univers sportif? Quelle discipline pratique-t-il et quelles sont ses qualités? Regard sur notre conception – changeante – de l’athlète par excellence.

Deux cent cinquante kilomètres-heure.

C’est la vitesse du service de Milos Raonic. Et celle, à deux bornes près, de la course de Michael Schumacher sur le circuit le plus rapide de la F1, le Grand Prix d’Italie, en 2003.

C’est rapide. Or la balle et le bolide n’atteignent pas la moitié de la vitesse d’un volant de badminton. Et on n’imagine guère, entre la raquette et la machine de course, deux engins plus différents. N’empêche que certains voient dans les maîtres de ces disciplines les plus grands athlètes, tous sports confondus.

Pour servir des boulets comme il le fait, Raonic doit posséder une puissance exceptionnelle. Mais pour faire partie de l’élite du tennis, il lui faut également rapidité, coordination, flexibilité, endurance et sang-froid. Aussi doit-il savoir garder sa concentration malgré la présence d’une top model dans sa loge.

Le tennisman serait-il l’athlète suprême?

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Le monde du sport, c’est bien connu, carbure aux consécrations : de la « dynastie » collective, de l’exploit individuel inédit. C’est l’analyste olympique Brian Williams qui le dit : « Nous vivons dans un monde où le public n’en a que pour les meilleurs. Qui veut d’un 100 mètres sans Usain Bolt? »

Élire l’athlète souverain passe forcément par une comparaison entre sports. Un exercice périlleux, certes, mais inéluctable : la compétition n’est-elle pas l’essence même du sport? Accordons-nous ce plaisir.

Touche-à-tout ou fin spécialiste

L’automne est une période faste pour l’amateur de sport nord-américain : c’est la rentrée dans la LNH, la NBA, la NFL et le début des séries de baseball. Les quatre ligues majeures professionnelles offrent un glorieux concert de vitesse, d’agilité et de force. La prépondérance de ces sports à caractère explosif joue nécessairement sur notre conception de ce qu’est un grand athlète.

Larry Fitzgerald, Patrick Willis
Moins omniprésent, l’athlétisme ne suscite pas moins l’émerveillement. Ses deux épreuves multidisciplinaires, l’heptathlon et le décathlon, sont traditionnellement considérés comme « les plus athlétiques » aux Jeux olympiques. Deux Canadiens sont en train de s’imposer sur la scène mondiale dans ces disciplines.

En 2013, Brianne Theisen-Eaton s’est couverte d’argent au Championnat du monde d’heptathlon, Damian Warner de bronze en décathlon. Pour l’entraîneure en sauts de Warner, Vickie Croley, les heptathlètes et décathlètes dominent la catégorie des plus athlétiques, mais laisse entendre qu’elle n’hésiterait pas à recruter chez les joueurs de basketball.

Theisen-Eaton est capable de sauter 6,59 mètres en longueur et de lancer un javelot la distance d’un bassin olympique, le tout dans la même soirée. Ses collègues, explique-t-elle, sont en train de se défaire de leur réputation de « touche-à-tout ».

Russia Athletics Worlds

« L’image de l’athlète multidisciplinaire est en train de changer. On est de plus en plus nombreux à chauffer les spécialistes dans leur discipline », affirme l’athlète de 25 ans.

Par exemple, l’heptathlète néerlandaise Dafne Schippers, qui a terminé un rang derrière Theisen-Eaton en 2013, a remporté le 100 m et le 200 m aux Championnats européens cette année. Le mari de Theisen-Eaton, Ashton, médaillé d’or de Londres 2012 en décathlon, a battu le champion olympique en titre au 400 m haies (une épreuve qui ne fait pas partie du décathlon) à une compétition de la Diamond League en juillet.

Et si l’athlète par excellence provenait d’une autre race? C’est l’avis de David Epstein, auteur de The Sports Gene: Inside the Science of Extraordinary Athletic Performance.

« Il n’y pas si longtemps, les décathlètes remportaient la palme, mais je pense qu’aujourd’hui la balance penche en faveur de ceux qui maîtrisent de façon exceptionnelle une habileté très pointue », avance-t-il.

Epstein cite les travaux du scientifique Stephen Jay Gould, selon qui, dans tout système faisant appel à un ensemble d’habiletés (ex. : le baseball), plus le nombre de personnes qui maîtrisent une habileté (ex. : frapper) augmente, plus il faut se spécialiser pour accéder au sommet. C’est ce qui explique l’accentuation des traits morphologiques des athlètes selon la spécialité au cours des dernières décennies.

Esptein s’inquiète des effets de cet écart grandissant entre la population et l’élite. « Je me demande si cette tendance ne motive pas le commun des mortels à se contenter d’un rôle de spectateur plutôt que de participer ».

Quoi qu’il en soit, dans bon nombre de pays, la spécialisation ne fait qu’attiser l’intérêt du public. En Norvège, par exemple, les épreuves de sauts à ski sont disputées devant plus de cent mille personnes. On peut présumer que les Scandinaves sont fascinés par le simple mouvement explosif d’un saut à ski de calibre mondial.

Shohei TochimotoQui sait combien de Norvégiens classeraient leurs champions de la discipline parmi les plus grands athlètes au monde? Brian Williams offre une hypothèse : « Les gens sont attirés par le succès, par les activités dans lesquelles ils sont bons et dans lesquelles leur pays est bon. C’est pourquoi les Canadiens raffolent de hockey, et vous pouvez être certains que les amateurs seront nombreux à vous dire que les joueurs de hockey sont au rang des plus athlétiques. »

L’attrait de l’inconnu

Le saut à ski exige une concentration hors du commun tant la marge d’erreur est petite. C’est aussi vrai pour d’autres sports de glisse, comme le ski alpin et le bobsleigh. La puissance exercée dans les cinq secondes de la poussée d’un bob est énorme, mais pas dynamique. Et derrière la descente foudroyante du traîneau se cachent de fines habiletés motrices, une mémoire chirurgicale et des nerfs d’acier. Que les qualités athlétiques ne soient pas manifestées à la vue de tous n’en dément pas pour autant l’existence.

Ce qui se profile derrière la performance intéresse Myles McCutcheon de la revue Sportsnet. Directeur photo de trois numéros de The Beauty of Sport, il a déshabillé olympiens et athlètes professionnels pour les montrer à leur état brut. « Le public d’aujourd’hui veut jeter un regard plus intime sur les athlètes, au-delà du plateau de compétition », explique-t-il.

« Je pense que c’est une progression naturelle de la tendance de notre société à vouloir en voir plus. » – Myles McCutcheon

Pour les vedettes de cinéma, de télévision ou de musique, c’est avant tout leur vie personnelle qui intéresse le public, bien plus que le processus de création. Comment Leonardo DiCaprio se prépare pour un rôle n’est pas sans intérêt, mais c’est l’identité de sa dernière flamme qui défraie les manchettes.

Dans le monde du sport, on veut connaître les dessous de la performance. C’est ce que nous font découvrir de nouvelles séries télévisées comme 24/7 sur HBO et 30 for 30 sur ESPN. The Beauty of Sport, pour sa part, nous montre les résultats physiques d’un entraînement de haut niveau.

Cliquez pour agrandir. Reproduction autorisée par Sportsnet magazine.

Une source d’inspiration pour monsieur et madame Tout-le-monde, selon McCutcheon.

 « Je pense qu’il y a un désir profond d’en savoir plus sur les méthodes d’entraînement et la nutrition. À ce chapitre, il n’y a pas meilleur modèle que les athlètes d’élite », dit-il, avant de parler de l’explosion du CrossFit, une formule d’entraînement par intervalles destinée au grand public.

Epstein aborde aussi le phénomène du CrossFit. « Pratiquer une activité dans laquelle on peut s’améliorer, c’est motivant pour beaucoup de gens », dit-il, ajoutant que les mouvements explosifs et la haute intensité caractéristiques du CrossFit donnent de meilleurs résultats chez la moyenne. Si Epstein a raison lorsqu’il dit que la perception de l’athlète professionnel « surhumain » peut décourager la pratique du sport, les programmes d’entraînement comme le CrossFit seraient parfaitement adaptés aux sensibilités du sportif de salon.

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Toute définition de l’athlète par excellence porte forcément sur ses habiletés physiques. Savoir comment gagner est moins tangible, mais tout aussi pertinent que le saut en hauteur ou la vitesse de pointe. C’est aussi le cas pour la façon dont gagne un athlète. Brian Williams nous donne ses critères : « Intégrité et honnêteté en compétition. Capacité de pratiquer sa discipline sous pression et de vaincre l’adversité. Classe et dignité dans la victoire comme dans la défaite. » Pour Williams, qui couvre les Jeux olympiques depuis 40 ans, un grand athlète est avant tout une grande personne.

Et être capable de cogner un service de 249,9 km/h ne fait pas de tort.

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Qui est l’athlète par excellence selon vous? Pourquoi? @OlympiqueCanada