Bruny et Katherine Surin sur la ligne de départ

Bruny Surin : Le soutien inconditionnel et le stress inévitable du papa d’une espoir olympique

Je me rappelle très bien de la première fois où Katherine m’a parlé de l’athlétisme. Elle avait 5 ans.

Elle me voyait courir et faire des compétitions, puis elle m’a demandé de la mettre dans une école de course. Wô minute! 

Je lui ai dit qu’elle était trop jeune, mais elle insistait! Alors j’ai fini par lui dire : « Écoute. C’est trop tôt. À 14 ans, si t’as encore ça dans la tête, je te mets dans un club d’athlétisme. »

Qu’est-ce que vous pensez qui est arrivé? 

On était en vacances en Floride quand elle a eu 14 ans. Pendant plusieurs jours, elle ne parlait pas. Habituellement, on rigole tout le temps à la maison, mais là, elle était toujours de mauvaise humeur. À un moment donné, sa mère est allée prendre une marche avec elle. Quand elles sont revenues, ma conjointe m’a dit que j’allais devoir aller parler à ma fille.

Je suis sorti. Elle m’attendait dans le stationnement. Elle pleurait, elle pleurait, elle pleurait. Quand je lui ai demandé ce qu’il y avait, elle m’a dit : « Je ne veux plus faire de tennis. C’est pas ma passion. Moi, c’est de la course que je veux faire. »

Tout d’un coup. Boom.

Je n’en revenais pas, et j’ai tourné ça en blague : si elle ne voulait plus faire de tennis, ça allait me coûter moins cher!

Je lui ai demandé pourquoi elle pleurait comme ça. Elle m’a dit qu’elle pensait que j’allais être déçu. Après tout, elle était une athlète espoir pour l’équipe nationale junior de tennis. Je lui ai dit : « Je serai jamais déçu de toi. C’est ta vie. C’est ta carrière. Moi, comme papa, je vais toujours être là pour te soutenir. » C’est comme ça qu’elle a commencé l’athlétisme.

Bruny Surin pose avec sa fille Katherine et sa femme

De gauche à droite : Bruny Surin, sa fille Katherine Surin, et sa femme Bianelle Legros. (Photo Courtoisie de Katherine Surin)

Ç’a toujours été clair, dès le début, autant pour elle que pour sa soeur, je ne voudrais jamais être leur coach. Je n’ai jamais voulu mélanger les côtés « papa » et « entraîneur ». Ce serait trop pour mon coeur!

Je vais être le papa, le fan. Si elles ont besoin de conseils, elles peuvent me demander, je vais être là aux entraînements et aux compétitions, mais je ne veux pas m’imposer.

J’ai vu des parents s’imposer, imposer des choses à leurs enfants, imposer des conseils. Je sais que le résultat, c’est que tu vas écoeurer l’enfant. Je voulais pas écoeurer ma fille.

Justement, je me rappelle d’une de ses premières compétitions importantes. C’était les Jeux du Canada de 2013, à Sherbrooke. J’étais dans les estrades, mais je savais qu’elle s’échauffait. J’ai décidé d’aller voir l’échauffement, au cas où elle aurait besoin de moi. Je suis entré, et je suis venu près d’elle. Le regard qu’elle m’a fait! C’était : « Qu’est-ce que tu fais là?! » Je t’ai fait un de ces demi-tours! Et je me rappelle, moi aussi j’étais pareil quand j’étais en compétition. 

Après, c’est quelque chose que j’ai toujours respecté. Même le matin de la qualification des Championnats canadiens, qui allaient ultimement déterminer qui représenterait le Canada aux Championnats du monde d’athlétisme en 2019.

Je l’ai croisée dans la maison. Elle était stressée depuis quelques jours, je le sentais, c’était palpable. Je me demandais si je lui disais bonne chance, si je lui faisait un pep-talk, si je la laissait tranquille… Finalement, j’ai été la voir, et je lui ai simplement fait un high-five. 

C’est la chose la plus difficile d’avoir une athlète d’élite comme fille : le stress.

Autant le sien, qui m’atteint directement, que celui que je ressens quand je suis dans les estrades pendant une de ses courses. À travers son regard, je ressens sa pression et son stress, et c’est comme si elle partageait ses émotions sans le vouloir.

Quand les filles ont commencé à faire des compétitions, j’ai compris pourquoi ma mère ne m’a jamais vu à une compétition en direct de toute ma carrière. La pression est intense! Je ne pensais pas que j’allais être nerveux de même, je suis expérimenté! Mais ça vient te chercher, c’est fou.

Tu espères toujours, comme parent, que te enfants s’épanouissent et qu’ils performent… mais ça travaille sur le gros nerf. Et je ne pense pas que ça va aller mieux avec le temps! Elle a des objectifs très sérieux, qui ne sont pas faciles à atteindre.

Je suis conscient qu’elle a de la pression en raison de son nom de famille. Évidemment. Parce que les gens parlent, ils font des comparaisons. Même au tennis, on entendait que la fille de Bruny Surin jouait, qu’elle allait être rapide, apprendre vite, etc. Mais de mon côté, et peu importe le sport qu’elle pratiquait, je me suis efforcé de ne jamais lui faire ressentir cette pression-là. J’ai toujours dit : «Fais-le pour toi, et en autant que tu t’amuses, que tu fais de ton mieux et que t’es sérieuse là-dedans, moi c’est all good. Le reste, ça va être du bonus. »

D’ailleurs, c’est seulement quand elle et sa soeur ont commencé à faire du sport qu’elles ont découvert que leur père avait fait les Jeux olympiques, qu’il avait fait ceci et cela. Une fois, j’avais été faire une conférence dans la classe de Katherine. Quand je suis entré, les élèves ont applaudi. Je voyais qu’elle me regardait bizarre. Elle m’a demandé après pourquoi ils m’avaient applaudi. Et c’est là que j’ai vraiment réalisé : quand j’arrivais à la maison, je n’étais pas Bruny Surin, l’athlète, l’olympien − j’étais le papa. J’ai donc commencé à leur raconter des histoires de ma carrière… au risque de me faire dire : « Ouais mais ça, c’était dans ton temps! ». Ouch.

Bruny Surin pose, entouré de ses deux filles

De gauche à droite : Katherine, Bruny et Kimberley Surin. (Photo Courtoisie de Bruny Surin)

Katherine est retournée en Europe il y a quelques semaines pour reprendre les entraînements, après avoir passé l’été chez nous. Elle a les yeux rivés vers Tokyo. On ne sait pas ce qui l’avenir lui réserve, comme pour une majorité d’athlètes d’été, mais j’ai envie de lui dire encore une fois : « Fais-toi confiance. » Et ça, ce n’est pas le papa fan qui le dit − c’est l’observateur. Parfois, il y a des gens qui ont tellement de potentiel, mais qui ne l’ont pas découvert. 

Dès qu’elle va le découvrir et y croire à 100%, ça va être le jour et la nuit. Et d’ici là et pour le reste de sa carrière, je serai toujours présent, quelque part dans les estrades, très stressé, mais surtout très fier.


Bruny Surin est un quadruple olympien ayant remporté l’or à Atlanta 1996 en tant que membre du relais 4×100 m. Il est aussi double champion du monde au relais 4×100 m et deux fois médaillé d’argent des Mondiaux au 100 m. Il est co-détenteur du record canadien de 9,84 secondes au 100 m depuis 1999. En 2019, sa fille Katherine a remporté le bronze au 400 m aux Championnats canadiens et a participé aux Championnats de Division 1 de la NCAA pour l’Université du Connecticut.

– Propos recueillis par Camille Laventure