On a tendance à admirer les athlètes parce qu’on leur prête des qualités surhumaines – mais ce que les fans ne voient pas quand ils sont installés devant leur écran ou assis dans les gradins, c’est le racisme et la discrimination dont sont victimes plusieurs athlètes noirs, autochtones et de couleur.

Olympien et détenteur du record national au 800 m, Brandon McBride est l’un des meilleurs de sa discipline. Sauf que les louanges ne le mettent pas à l’abri des gestes racistes et discriminatoires. C’est en 2012, deux mois après le début de sa première saison à l’Université Mississippi State, qu’il a réalisé que le racisme et la discrimination étaient toujours bien présents dans la société.

« C’était un quartier blanc et je me souviens juste d’avoir vu un petit garçon et une petite fille qui nous regardaient comme si nous étions des extra-terrestres, comme s’ils n’avaient jamais vu d’Afro-américains ou qui que ce soit à la peau foncée, a déclaré McBride à Olympique.ca. La fille a crié au garçon en lui disant, ‘Ne va pas chercher papa. Papa va être fâché. Ne le fais pas, ne le fais pas!’ »

McBride, avec son coéquipier et ami Steve Shoto, faisait du jogging à Jackson, au Mississippi. Shoto avait prévenu McBride que ce n’était pas prudent qu’eux, deux hommes noirs, courent dans un quartier à majorité blanche et qu’il vaudrait mieux pour eux de courir le long de l’autoroute. Peu de temps après que son ami eut lancé l’avertissement, McBride a vite réalisé que leur vie était peut-être en danger.

« Soudainement, un homme est sorti [d’une maison] et il avait un fusil dans les mains, a indiqué McBride. Je me souviens juste que Shoto a crié, ‘Il a un fusil, cours, cours!’ Et tout à coup, je me suis retourné et j’ai juste vu cet homme qui piquait un sprint dans le but de nous rattraper. J’avais le choix entre me battre ou me sauver, alors on s’est enfuis. »

Ce jour-là a été un moment décisif dans le cheminement de McBride, qui l’a amené à être plus sensibilisé et mieux alerte en matière de racisme.

« En fait, je ne changerais pas grand-chose [à propos de ce qu’il a vécu au Mississippi] parce que mes coéquipiers, mes amis proches ont été très patients avec moi et ils m’ont enseigné tellement de choses, ils m’ont guidé à travers tout ça », a-t-il affirmé.

McBride fait une accolade à un compétiteur

Brandon McBride reçoit les félicitations de Marco Arop après qu’il ait remporté le 800 m aux Championnats NACAC à Toronto, le 11 août 2018. LA PRESSE CANADIENNE/Chris Young

Les athlètes des minorités visibles vivent dans deux mondes. Il y a celui où ils ont droit au respect et à l’appréciation des partisans, mais aussi celui où ils sont victimes de discrimination en raison de la couleur de leur peau.

« J’ai pu voir que si tu ignores les signes précurseurs, tu peux vite te retrouver dans une situation difficile, qui pourrait devenir dangereuse », a noté McBride.

Il a maintenant des yeux derrière la tête, se tenant constamment aux aguets parce que ce qu’il a vécu en termes de comportement raciste et discriminatoire ne s’est pas arrêté avec cette journée à Jackson. Les événements du genre ne se sont pas limités à un seul contexte, une seule ville, un seul État ou même un seul pays.

« Les gens disent, ‘Eh bien, ça, ça n’arrive pas ici [au Canada]’. J’étais à Ottawa et je suis allé dans un restaurant italien et le serveur m’a ignoré. En fait, le serveur est reparti et il a dit à un autre serveur de venir me servir parce qu’il était clairement mal à l’aise… Je lui ai parlé, il m’a regardé et il a ensuite tourné la tête et il a refusé de me parler, il a seulement parlé à la personne qui m’accompagnait et il s’avère que cette personne était blanche. »

Qu’il s’agisse de moments où on a refusé de le servir à Ottawa et en Suisse, ou d’autres quand des policiers l’ont menacé, dont en Australie et à Miami, le fait demeure que c’est une réalité qu’il vit au quotidien, un problème qui le suit partout – même quand il est chez lui.

« L’aspect le plus difficile du racisme que nous vivons ici au Canada, c’est que c’est le genre de racisme qui est subtil. C’est une personne qui a le sourire au visage quand tu la côtoies, mais qui lance des insultes racistes quand tu lui tournes le dos ; c’est une personne qui dit faire des blagues, mais qui est en fait, émet des compliments ambigus. »

Sous toutes ses formes, le racisme a fini par avoir un effet sur la santé mentale de McBride.

« Imaginez que vous devez vivre ça tous les jours, a-t-il souligné. Les premières fois, oui, tu peux les esquiver et ne pas te mettre en colère. Mais, quand ça fait 25 ou 26 ans que tu vis ça tous les jours, c’est possible que ça te change comme personne. Le niveau de colère sera peut-être plus élevé qu’il l’était au début. »

À la suite de la mort de George Floyd, des manifestations du mouvement Black Lives Matter qui ont suivi, des récents efforts d’organismes antiracisme pour éduquer le public et des appels aux gouvernements pour changer la manière dont les policiers maintiennent l’ordre, McBride est reconnaissant d’avoir un tel vécu en matière de racisme. Il dit que ça lui permet de faire preuve d’empathie à l’égard de ceux et celles qui sont également victimes de racisme et de discrimination.

C’est ce jogging dans ce quartier du Mississippi, il y a bien des années, qui a fait de lui la personne qu’il est devenu aujourd’hui.

« Avec tout ce que j’ai vécu au Mississippi, je ne changerais rien parce que j’aime la personne que je suis. J’aime les choses que j’ai été en mesure de transmettre aux autres grâce à ce que j’ai vécu et j’aime le fait que j’ai pu faire preuve d’autant de patience et de compréhension avec les autres, notamment avec les plus jeunes membres de ma famille, y compris mes petits cousins. J’en suis fier. »

McBride veut que les gens n’oublient pas que les manifestations de Black Lives Matter sont une question de justice et d’égalité.

« Ce qu’ils disent, c’est qu’ils veulent que leurs vies aient autant d’importance que les vies des blancs, ou de la majorité, a dit McBride. Ils veulent qu’on les traite de façon égale. Ils en ont marre de se faire fusiller, de se faire traiter injustement. Ils en ont assez du racisme systémique, de l’oppression, ce sont des choses qu’ils ressentent très profondément… Malheureusement, c’est ça, notre réalité. C’est la réalité des minorités. »

Et selon ce que McBride a vécu, il s’agit d’une réalité qu’on retrouve dans tous les aspects de la société, y compris le sport canadien. Il affirme que tout changement doit commencer par une première étape fort importante.

« Il faut commencer par reconnaître que ces choses-là, elles arrivent, a-t-il dit. Par reconnaître qu’il y a du racisme au Canada, dans le sport. »

Brandon McBride coure

Brandon McBride participe aux Championnats NACAC 2018.

McBride affirme que la plus grande difficulté quand vient le temps de lutter contre le racisme dans le sport, c’est que les athlètes craignent d’en parler ouvertement et de le dénoncer. La peur de se faire traiter encore plus injustement ou de voir leurs témoignages ne pas être prises au sérieux fait en sorte que l’athlète se sent mal à l’aise d’agir. Il se sent isolé.

« Et quand les athlètes disent quelque chose sur le sujet, ils doivent passer par une période de trois ou quatre ans où les gens doutent de leur parole, a noté McBride. Je crois que tous les entraîneurs devraient suivre un cours de sensibilisation au racisme pour les aider à prendre conscience et à être plus réceptifs aux répercussions de ces tendances raciales. »

McBride dit aussi que les entraîneurs, les gestionnaires et les fournisseurs de services professionnels doivent offrir plus de soutien aux athlètes quand ceux-ci sont victimes de comportements racistes ou discriminatoires. Il espère que dans un proche avenir, les athlètes auront accès à un service d’assistance téléphonique qui les aidera à gérer les situations de racisme, et que la communauté du sport sera plus proactive dans sa lutte contre la discrimination.

Alors qu’on demande aux organisations d’en faire plus pour les personnes noires, autochtones et de couleur, le Conseil des athlètes d’Athlétisme Canada a promis d’être les alliés de ses membres ; d’écouter, d’apprendre et de s’assurer qu’il y ait des possibilités et des ressources pour les athlètes noirs, autochtones et de couleur. Il a dit vouloir en faire plus pour s’impliquer de façon concrète auprès de la communauté des noirs, des autochtones et des personnes de couleur et de l’aider tout en faisant écho à ce que disent les athlètes.

Il y a encore beaucoup de travail à faire pour en arriver à l’égalité, mais McBride a dit espérer que de tels changements ne sont qu’une question de temps.

« Comprenez-moi bien, les choses vont encore mal, mais au moins, les gens réalisent ce qui se passe, a-t-il déclaré. Avec tout ce qui est arrivé, c’est maintenant impossible de le nier, il n’y a plus moyen de dire que ‘cette personne-là ment’, parce que c’est sur vidéo. Bien de ces gens-là se font surprendre sur vidéo. Alors qu’il y a cinq ou 10 ans, il n’avait personne qui enregistrait ça, ou il n’y avait personne qui songeait à l’enregistrer. »

Brandon McBride regarde son résultat après une course

Brandon McBride regarde son résultat après avoir terminé 6e en demi-finale du 800 m aux Jeux olympiques de Rio 2016, le 13 août 2016. LA PRESSE CANADIENNE/Ryan Remiorz

En repensant à ce qu’il a vécu, McBride offrirait ce conseil à une version plus jeune de lui-même :

« C’est correct d’en parler. C’est correct de se sentir blessé, c’est correct de pleurer. […] Les choses que tu as vécues rendraient la plupart des gens fous. C’est tout à fait correct de parler de ces choses-là et d’aller chercher de l’aide dans le but d’essayer de comprendre ces choses-là. Il faut assurément investir dans son bien-être mental. »

Alors que McBride continue de s’entraîner et de se préparer pour Tokyo 2020, il réalise aussi qu’il faut aussi offrir du soutien aux plus jeunes athlètes qui vivent des choses semblables de leur côté.

Il compte lancer un organisme sans but lucratif en compagnie de son amie de cœur, au profit des jeunes noirs et des jeunes issus des minorités.

« Je me souviens, quand j’étais plus jeune, je n’avais personne, mis à part mes parents, qui pouvait m’aider à mieux comprendre ce qui se passe. Nous passons tous par cette période où nous nous révoltons contre nos parents, pas vrai ? Mais peut-être, si nous avions eu cette personne à l’extérieur de notre famille, qui pouvait nous conseiller sur les choses importantes de la vie, et sur la façon de naviguer dans la vie, ç’aurait beaucoup aidé. Nous voulons donc commencer quelque chose qui offrirait ce genre de choses à un bon nombre de jeunes des minorités. »