Les gens me demandent souvent pourquoi j’ai choisi l’haltérophilie.

La réponse la plus simple est : pourquoi pas?

C’est un sport extrêmement complet au mélange parfait de défis physiques, mentaux et émotionnels. Toutefois, cette réponse-là satisfait rarement ceux et celles qui pensent que lever des poids, c’est seulement pour les hommes.

Les premiers défis

Photo courtoisie de Serge Gouin.

Quand j’avais huit ans, ma famille a quitté l’Ontario pour s’installer au Québec après que mon père eut perdu son emploi suite à la fermeture d’une mine. À ma nouvelle école, on s’est moqué de moi à cause de mon accent anglais. J’étais une petite fille fragile et timide, et j’ai pleuré tous les jours pendant les deux premières semaines d’école.

Mes parents ont insisté pour que mes trois sœurs aînées et moi pratiquions un sport pour faciliter notre intégration. Quand une de mes sœurs a dit qu’elle voulait lever des poids, mon père était loin d’être convaincu. « On veut que vous vous fassiez des amies! Pourquoi pas le volleyball? Le soccer? La gymnastique? Un sport où il y aura beaucoup de filles de votre âge? ».

Il n’y a peut-être pas de tradition en sport de haute performance dans ma famille, mais nous avons une volonté de fer! Ma sœur n’a jamais renoncé et mes parents ont fini par céder.

Photo courtoisie de Christine Girard.

C’est vrai, nous ne nous sommes pas fait beaucoup d’amies à l’entraînement, mais la confiance que nous avons gagnée en levant des poids fut encore plus précieuse que ce que quiconque aurait pu imaginer…

Je me souviens encore, à l’âge de 11 ans, j’ai réussi à lever une charge de 40 kg pour la première fois. Je me souviens encore très bien de la sensation de réussite et de fierté que j’avais ressentie à l’époque. Personne d’autre ne l’avait fait à ma place – c’était moi, et seulement moi!

« Je voulais être la première Canadienne à remporter une médaille olympique dans mon sport. »

C’est à ce moment-là que j’ai compris la véritable valeur d’avoir de bonnes habitudes de travail. Rester centrée sur les objectifs, écouter les conseils de mes entraîneurs et surtout ne jamais abandonner portaient déjà leurs fruits.

Ce n’était pas toujours facile. Je suis tombée plus souvent qu’il m’est possible de le compter…mais j’imagine qu’il fallait s’y attendre. Je veux dire, tout le monde sait que se retrouver sur un podium olympique n’est pas un objectif simple, mais les défis que nous rencontrons pour s’y rendre sont encore plus difficiles.

Les défis inattendus

Photo courtoisie de Christine Girard.

J’ai eu plus de 10 entraîneurs durant ma carrière. Entre Beijing 2008 et Londres 2012, il y a eu un entraîneur qui m’a dit que j’étais une vieille athlète finie, et je l’ai cru pour un temps. J’ai même eu un entraîneur qui a été mis en état d’arrestation la journée de mon mariage et qui est allé en prison, un an seulement avant mes deuxièmes Jeux.

Je me suis entraînée dans une étable, dans un garage, dans un sous-sol et, durant ma préparation finale en vue de Londres 2012, dans un abri d’auto.

Revenir de Beijing 2008 avec une quatrième place a été un échec difficile à vivre. J’ai lutté contre la dépression et le surmenage, deux adversaires de taille. J’étais entourée de gens qui doutaient de moi ou qui avaient des attentes irréalistes. Je me suis blessée si gravement que je ne pouvais même pas faire une marche avec mon chien, encore moins faire un entraînement digne d’une olympienne.

Photo courtoisie de Christine Girard.

Alors pourquoi ai-je continué? Pourquoi endurer toutes ces souffrances? Très souvent, abandonner semblait être la seule réponse logique, probablement ce que la plupart des gens auraient fait s’ils étaient à ma place.

Comment oublier que j’avais terminé à seulement trois kilos d’une médaille olympique? Moi qui ai grandi en croyant cet exploit impossible, je me savais enfin capable d’atteindre le podium à Londres. C’est mon sentiment d’échec de 2008 qui m’a motivé à continuer, qui m’a poussé à y croire.

Ces quatre années entre les Jeux ont été les plus transformatrices de ma vie. J’ai appris l’importance de m’entourer de gens positifs qui me soutenaient et qui croyaient en moi autant, sinon plus que moi-même. J’ai appris à me faire confiance et à reprendre le contrôle de ma vie. Plus important encore, j’ai appris à être heureuse.

Les défis affrontés, je ne voulais plus arrêter.

Les défis insurmontables

Je voulais être la première haltérophile au Canada à remporter une médaille olympique. Je savais au fond de moi que je pouvais devenir celle qui ouvrirait des portes afin que les autres haltérophiles canadiennes puissent aussi croire en la force qui sommeillent en elles. Pour y arriver, je devais continuer à travailler fort et maintenir en vie la passion pour mon sport, peu importe les défis qui se dresseraient devant moi.

Tous ces obstacles et l’ampleur de mon objectif ont rendu omniprésente la peur dans ma vie.

Photo courtoisie de Christine Girard.

J’ai toutefois appris que la peur n’était jamais une raison pour s’empêcher d’agir. Je devais plutôt l’affronter, la vaincre. Mes rêves étaient toujours à l’extérieur de ma zone de confort, donc il fallait que je repousse mes limites pour les atteindre. J’ai appris que les défis sont de formidables occasions de montrer au monde  entier, et surtout à nous-mêmes, qui nous sommes vraiment.

 

Je ne vais pas prétendre qu’un abri d’auto était l’endroit idéal pour m’entraîner, parce que ça ne l’était pas. Mais je peux vous dire sans hésiter que c’est exactement ce dont j’avais besoin pour me préparer en vue des Jeux olympiques. Ce petit gymnase personnel que j’ai bâti avec mon mari et mes parents est devenu ma place, a fait de moi celle que je suis.

Les six mois avant Londres 2012 ont été les plus heureux de ma carrière d’athlète. Bien souvent, j’avais le sentiment de me trouver exactement là où je voulais être, que je réalisais ma destinée. Toutes mes décisions visaient un seul et même objectif, tout avait un sens.

Photo courtoisie de Christine Girard.

Chaque petit kilo que j’ajoutais à ma barre à l’entraînement était un grand accomplissement. Chaque fois que je surmontais un obstacle, j’augmentais ma confiance. Je savais comment composer avec mes blessures, mon régime alimentaire et mes entraînements. Je savais à quel point je devais me pousser pour réaliser mon rêve. Plus important encore, j’étais entourée de gens positifs qui me supportaient et m’encourageaient sans hésitation, et c’était là le cadeau le plus précieux.

Photo courtoisie de Christine Girard.

Mettre les pieds sur la troisième marche du podium à Londres a été un des plus beaux moments de ma vie. Je savais que je l’avais mérité et j’ai savouré au maximum ces quelques minutes de gloire. J’avais eu raison de travailler aussi fort au cours des 18 années précédentes. Je méritais cette belle, grosse et lourde médaille de bronze.

La petite fille apeurée qui pleurait dans le coin de sa classe était maintenant une médaillée olympique. Quelle histoire! J’ignorais toutefois encore à quel point ce moment puissant prendrait éventuellement une tout autre signification.

Les défis valorisants

Photo: COC/John Kealey

J’étais entraîneure et mère de deux petits enfants extraordinaires quand j’ai appris que les adversaires qui avaient terminé devant moi avaient triché. Ce n’était pas vraiment surprenant étant donné la réputation de mon sport. Ce qui l’était, c’est le nombre d’athlètes qui se sont fait prendre, à Beijing 2008 et Londres 2012.

Non seulement ma médaille de bronze s’est-elle transformée en or, mais ma quatrième place à Beijing 2008 était maintenant devenue bronze. En un clin d’œil, je devenais une double médaillée olympique, la première dans l’histoire de l’haltérophilie canadienne.

Photo: COC/John Kealey

« Mon histoire, c’est la preuve que de travailler fort, de croire en soi et, avant tout, de rester fidèle à ses valeurs et à ses passions en vaut la peine.»

Évidemment, je n’ai pas pu le célébrer pendant les Jeux, et plusieurs trouvent ça injuste.
« Tu n’as pas pu vivre ton moment! Personne ne pourra te redonner ce que tu aurais dû avoir il y a plusieurs années », disait-on. Ces gens-là ont bien raison. Je suis passée à côté de bien des choses – le soutien, la notoriété et l’argent, pour n’en nommer que quelques-uns.

Ce qui est peut-être plus important encore, c’est que je suis passée à côté de l’occasion de mettre en valeur l’haltérophilie auprès des Canadiens. De briser les stéréotypes et de montrer aux jeunes filles que c’est possible et même valosirant de vouloir être fortes et tenaces.

Il ne sert à rien de penser à ce qui aurait pu arriver. Ce que j’ai gagné compte beaucoup plus à mes yeux.

Mon histoire, c’est la preuve que de travailler fort, de croire en soi et, avant tout, de rester fidèle à ses valeurs et à ses passions en vaut la peine. Les rêves sont accessibles quand tu travailles fort chaque jour de ta vie et que tu te donnes la permission d’y croire.

Photo: COC/John Kealey

J’ai grandi en croyant que c’était impossible pour une femme du Canada de remporter une médaille olympique dans un sport qu’on perçoit comme étant réservé aux hommes et qui a une longue histoire de dopage.

Mais me voilà, sur le point de recevoir des médailles olympiques, une d’or et une de bronze.

J’espère que mon histoire saura inspirer tous les athlètes pour les aider à croire en leurs capacités et en leurs rêves.

Je veux que les Canadiens célèbrent ça comme une victoire pour nos valeurs. Peu importe vos passions, écoutez votre cœur et ayez la foi qu’avec du travail soutenu et de la patience, vos rêves deviendront réalité.

C’est ainsi que « Sois olympique » prend tout son sens pour chacun, peu importe l’objectif à atteindre.

Je n’aurais pas pu faire tout ce parcours seule. J’y suis arrivée grâce à mes parents, qui m’ont appris que rien n’est jamais trop difficile et que les défis que tu affrontes représentent une opportunité de grandir. J’y suis arrivée grâce à mon mari, qui n’a jamais une seule fois douté de moi et ne s’est jamais plaint des sacrifices qu’il a dû faire durant ma carrière d’athlète. J’y suis arrivée grâce à mes sœurs et mes amis qui se sont entraînés avec moi pour éviter que je le fasse seule. J’y suis arrivée grâce à tous mes entraîneurs, qui m’ont appris différentes choses sur mon sport et sur moi, et aussi mon équipe médicale, qui m’a aidée à garder mon corps et mon âme en un seul morceau durant toutes ces années. Mais d’abord et avant tout, j’y suis arrivée grâce à mon pays, qui a choisi de croire et de promouvoir le sport propre.

Vous pouvez revoir la cérémonie des médailles d’or et de bronze de Christine Girard du  lundi 3 décembre 2018 sur la page Facebook d’Équipe Canada :